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    Le 21/05/2014 

    Propos recueillis par Michel Abescat

    François Hollande et Angela Merkel à l'Elysée... François Hollande et Angela Merkel à l'Elysée le 18 décembre 2012. - Photo: WITT/SIPA

    A quelques jours de l'élection de son parlement, l'Europe ne fait guère recette. Les abstentionnistes s'annoncent majoritaires, comme si les électeurs ne croyaient guère que leur vote puisse changer quoi que ce soit. La Malfaçon, le dernier livre de Frédéric Lordon, économiste et philosophe, éclaire de manière crue cette situation. Pour lui, la crise européenne n'est pas seulement économique. Elle est d'abord politique, car l'Europe se construit dans le déni des souverainetés populaires puisque les traités « verrouillent » toute discussion sur l'essentiel des décisions économiques. Il s'en explique dans cet entretien iconoclaste : démocratie, relations avec l'Allemagne, rôle des nations, « évidence trompeuse » de l'Europe, ses propos sont au cœur du débat.

    A vos yeux, la « malfaçon » européenne, sa tare congénitale, est d'abord d'ordre politique : les traités signés par les Etats européens les privent massivement de l'exercice de leur souveraineté...
    On aura une idée assez exacte de l’ampleur de la malfaçon européenne lorsqu’on aura dit que le plus fondamental n’est même pas dans l’absolu désastre présent. Un désastre tel pourtant qu’il appellerait, à propos de la Grèce ou du Portugal notamment, à forger un concept de « persécution économique ». La tare est principielle, et tient en effet à une opération de soustraction de la souveraineté démocratique dont il importe de prendre l’exacte mesure. L’anomalie, pour ne pas dire la monstruosité, politique européenne tient au fait d’avoir « constitutionnalisé » des contenus substantiels de politique publique, c’est-à-dire d’avoir inscrit dans les traités, textes les plus lointains et les moins révisables, des options particulières, notamment de politique économique, dès lors retirées à la délibération démocratique ordinaire, et figées ad aeternam : du statut de la Banque centrale européenne (BCE), de la nature de ses missions, de la possibilité qu’elle finance ou non directement les Etats, du niveau des déficits et des dettes, nous ne pouvons plus discuter car toutes ces choses ont été déclarées définitivement réglées. Or le propre de la démocratie, c’est qu’il n’y a jamais rien de définitif, et que tout peut toujours être de nouveau remis en discussion.

    Parmi toutes ces règles irréversiblement gravées dans le marbre des traités, il en est une, spécialement scélérate, qui a pour propriété de surdéterminer la privation de souveraineté : c’est celle qui organise la libre circulation, interne et externe, des capitaux. C’est par là en effet, et une fois que toute possibilité de financement monétaire des déficits est fermée par les autres règles des traités, que les Etats se trouvent condamnés au passage par les marchés, et par conséquent soumis à leur tutelle disciplinaire permanente. « N’ayez donc plus de déficit pour cesser d’en dépendre », réplique la doxa libérale. Et nous voilà partis pour tous les programmes d’austérité, alors même que c’est la récession, consécutive, je le rappelle, à la crise financière privée, qui a creusé les déficits à ce degré. Et exigerait d’ailleurs qu’on les y maintienne au nom d’une politique contracyclique rationnelle.

    Le 2 janvier 2002, Laurent Fabius vient observer le passage

    Le 2 janvier 2002, Laurent Fabius vient observer le passage à l'euro sur le terrain dans un supermarché Leclerc. - Photo: MAXPPP

     

    C’est donc l’interaction de la tutelle organisée des marchés financiers et de règles à la fois folles dans leurs contenus et illégitimes dans leur forme, qui est au principe d’une destruction volontaire de souveraineté probablement sans précédent dans l’histoire politique moderne.

    “L'Europe est
    constitutionnellement
    néolibérale.”

    Même si une majorité de gauche gouvernait l'Europe demain ?
    Tout ce que je viens de dire a été énoncé sans la moindre référence aux orientations partisanes des différents gouvernements des Etats-membres, et vaut en toute généralité. Cet ensemble de règles est totalement découplé des alternances politiques nationales et, si vous me passez un commentaire à la Fernand Raynaud, c’est étudié pour. Il s’agissait précisément de sanctuariser des principes substantiels de politique économique, et de les placer aussi loin que possible, dans d’intouchables traités, hors de portée du peuple bête et méchant.

    C’est pourquoi l’Europe est constitutionnellement néolibérale. Les orientations des politiques économiques sont enfermées dans une conduite automatique écrite dans les traités, inamovible. Les gouvernements n’ont plus de choix que sur les catégories de dépenses publiques à sacrifier, splendide oripeau de souveraineté. Laisser entendre, comme Vincent Peillon l’a encore fait récemment, que l’enjeu des élections européennes est de « passer d’une Europe de droite à une Europe de gauche » est donc une tromperie patentée dont on ne sait plus trop, à ce stade, ce qu’elle doit au cynisme pur ou au mensonge à soi-même.

    “L'Allemagne se raconte
    des histoires
    à propos de son histoire.”

    Dans votre livre, vous soulignez le rôle moteur de l'Allemagne dans la construction de l'Europe telle qu'elle est devenue...
    A chaque fois, il faut prendre le temps de s’expliquer car les hauts cris de « germanophobie » sont devenus l’asile du refus d’analyser. Il faut d'abord dire que les oligarchies nationales ont toutes donné leur consentement, et même activement œuvré à ce que la construction européenne ait la physionomie qu’on lui connaît. On ferait donc difficilement porter le chapeau à l’Allemagne seule. Et cependant, il importe tout autant de souligner la particularité de son rôle.

    Car dans cette affaire, l’Allemagne joue ses valeurs les plus hautes, telles qu’elle les a formées à l’épreuve d’une histoire dramatique. Comme l'Allemagne considère que l’hyperinflation de 1923 a été l’antichambre du nazisme, elle a fait de la question monétaire un enjeu vital, un objet de sanctuarisation qui doit être soustrait aux manipulations opportunistes des politiques – et l’on reconnaît ici l’opération formelle que reproduiront les traités européens. Il se trouve que l’Allemagne se raconte des histoires à propos de son histoire. Ce n'est pas l’inflation de 1923, mais bien plus sûrement la récession post-crise – déjà ! – qui, en 1932, a porté le taux de chômage à 25%… et les nazis au pouvoir un an plus tard.

    Des Allemands devant un tas de Deutsch Marks sans valeur pen

    Des Allemands devant un tas de Deutsch Marks sans valeur pendant l'hyperinflation en 1923. En 1913, le dollar valait 4,2 marks. En 1923, il en valait 4200 milliards. - Photo: MARY EVANS/SIPA

     

    Mais peu importe l’histoire que l’Allemagne se raconte : elle se la raconte. Et la monnaie y est depuis de l’ordre d’une valeur méta-politique, un objet de croyance et de consensus qui outrepasse totalement les enjeux partisans. Jamais l’Allemagne n’aurait accepté d’entrer dans la monnaie unique si celle-ci avait été organisée autrement que selon ses propres principes – ces mêmes principes qui, désormais inscrits dans les traités, déterminent irrévocablement la conduite des politiques nationales. Il ne faut pas douter que cet ultimatum – « à mes conditions monétaires ou rien » – sera systématiquement reconduit à chaque nouvelle étape d’une possible intégration européenne. De sorte que tout « progrès » en cette matière laissera rigoureusement inchangé le cœur du problème – et entière l’amputation de souveraineté.

    “L'intégration monétaire
    avec l'Allemagne est problématique
    pour la France.”

    Envisagez-vous alors l'idée de rompre avec l'Allemagne, de casser le fameux « couple franco-allemand » ?
    On peut simultanément reconnaître le rôle de premier plan du couple franco-allemand dans la restabilisation du continent européen à partir des années 60 et observer que ce couple est visiblement entré dans la zone des rendements décroissants. Et voici la recette du retournement d’une alliance vertueuse en attelage nuisible : croire qu’on peut poursuivre sans condition toutes les formes d’intégration. En l’occurrence, c’est l’intégration monétaire avec l’Allemagne qui est profondément problématique pour la France, et pour bien d’autres pays européens d’ailleurs, ceci pour des raisons qui tiennent à l’irréductible singularité allemande et à son refus absolu de transiger en cette matière. Maintenu envers et contre tout sous sa forme maximale, la forme de l’intégration en tout, le « couple franco-allemand » est en effet devenu un mythe néfaste qui obscurcit la pensée.

    Il faut en tout cas être tombé singulièrement bas dans la monomanie économiciste pour ne plus penser les rapports entre les nations qu’à l’aune de l’intégration financière, commerciale, ou monétaire. Il y a dans l’éditorialisme français des grands hallucinés qu’il va falloir réveiller. Ne pas se précipiter dans l’intégration monétaire, ou vouloir en sortir quand elle est avérée mortifère, serait ainsi le prélude au retour des camps ? Il faut leur réexpliquer que l’entente des peuples gagne moins à s’engager dans d’impossibles rapprochements qu’à cultiver tous ceux qui s’offrent, d’ailleurs bien trop négligés pour cause d’obsession économique : les échanges artistiques, scientifiques, la circulation des étudiants et des touristes, les programmes de traduction, les apprentissages croisés des histoires nationales, les manifestations culturelles communes, le développement des médias bi- ou plurinationaux, etc.

    “Le débat démocratique
    a été ramené
    au dernier degré de l'indigence.”

    Cette restauration de la souveraineté passe selon vous par la revalorisation de la nation. Cette position est délicate dans le débat actuel...
    Elle n’est délicate que parce que le débat public, autour de la question européenne, fait l’objet d’abaissements sans précédent et se trouve abandonné à des procédés honteux. Lorsque Jean-Marie Colombani explique que « la France du rejet de l’euro est la France du rejet de l’autre, la France de Vichy » (1), on sait très exactement où le débat démocratique a été ramené : au dernier degré de l’indigence.

    Jean-Claude Juncker, Gordon Brown, Angela Merkel, Nicolas Sa

    Jean-Claude Juncker, Gordon Brown, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, Silvio Berlusconi et Jose Manuel Barroso à Paris en octobre 2008. La crise financière mondiale vient de se déclencher. - Photo: WITT/SIPA

     

    Au demeurant la « revalorisation de la nation » ne me paraît pas la meilleure façon de poser le problème, au moins en première instance. Pour moi la vraie question, le nord magnétique, c’est la souveraineté. Car la souveraineté, comme capacité d’une communauté à se rendre consciente et maîtresse de son propre destin, n’est pas autre chose que l’idée démocratique même. C’est une fois posé le principe de souveraineté dans toute sa généralité que commence vraiment la discussion. Et d’abord pour identifier les lieux de sa mise en œuvre effective. Comme on sait, la nation a été ce lieu privilégié de l’exercice de la souveraineté depuis plusieurs siècles. Est-il indépassable ? Evidemment non. Sauf pour ceux qui croient aux mythes identitaires de la francité, la nation française, et plus généralement les entités nationales présentes, n’ont nullement existé de toute éternité. Et comme elles sont un produit de l’histoire, les actuelles nations n’en sont certainement pas le terme.

    Rien n’interdit donc en principe d’en concevoir le dépassement. Encore faut-il au moins apercevoir que, fût-ce sous une forme originale, l’intégration politique européenne, si elle était réelle, ne ferait guère autre chose que redéployer le principe de l'Etat-nation à une échelle territoriale élargie – de sorte que ceux qui affectent de se présenter comme « post souverainistes » sont le plus souvent des souverainistes qui s’ignorent. Encore faut-il également analyser les conditions concrètes de possibilités de cet éventuel dépassement. L’absorption de la nation, fût-ce sur le mode de l’Etat fédéré, dans un ensemble européen intégré est-elle praticable ?

    Ma réponse pour l’heure est non, et pour les raisons que j’ai déjà indiquées. Car, incluant nécessairement les questions de politique économique, et notamment de politique monétaire, l’intégration politique européenne se ferait inévitablement sous les conditions de « sanctuarisation » allemandes, qui sont des conditions anti-démocratiques pour tous les autres pays. Pour l’heure, et pour encore un moment, l’Allemagne repoussera catégoriquement toute construction qui ramènerait dans la discussion démocratique ordinaire les choses qu’elle a veillé à en exclure, et qui l’exposerait au risque d’être mise en minorité sur des questions dont elle a fait des conditions irrévocables: l’indépendance de la Banque centrale européenne, l’exclusivité de sa mission anti-inflationniste, l’interdiction absolue du financement monétaire des déficits, l’obligation de l’équilibre structurel des finances publiques.

    “Lorsqu’on dit « Europe »,
    on ne sait pas ce qu’on dit.”

    Au bout du compte, de quelle Europe rêvez-vous ?
    Je finis par trouver cette question elle-même très questionnable. Et je me demande si l’« Europe », cette catégorie en fait des plus vagues, n’est pas devenue un fétiche encombrant, un obstacle à la pensée politique. C’est que l’« Europe » n’a pour l’heure d’existence déterminable que sous deux formes : soit comme la catastrophe institutionnelle générale enfermée dans les actuels traités, soit comme un projet de communauté politique intégrée… mais qui s'avère impraticable. Quel sens précis lui donner hors ces deux cas, dont l’un est désastreux et l’autre impossible ? Si, comme je le crois, ce que nous appelons usuellement l’« Europe » ne peut être en réalité davantage qu’un réseau de coopérations variées – ce qui est loin d’être négligeable ! –, et si elle ne peut accéder à une consistance politique supérieure, alors nous sommes ipso facto relevés de toutes les tentatives hasardeuses de définir l’Europe par référence à une circonscription territoriale ou à une forme d’identité qui nous emmènerait invariablement dans le marécage des considérations « civilisationnelles » – comme en témoignent indirectement, mais éloquemment, les embarras récurrents posés par une possible candidature de la Turquie, et la question plus générale des « frontières de l’Union ».

    Faute de tout autre sens précis à lui donner, le terme « Europe » est devenu un faux cela-va-de-soi, une évidence trompeuse, et pour finir une catégorie hautement problématique dont l’usage n’a été stabilisé que par l’habitude – de sorte que, littéralement parlant, lorsqu’on dit « Europe », on ne sait pas ce qu’on dit – à part bien sûr désigner le catastrophique système des traités. Quitte à mettre ce qu’il faut de provocation pour tordre dans l’autre sens le bâton de l’eurofétichisme, pour ne pas dire de l’euromysticisme, je serais donc assez tenté de dire que la question de l’Europe est inintéressante. Et que l’abandon de cette catégorie-boulet recèle quelques réels avantages. Car identifier qu’une question est inintéressante est au moins la première étape pour en formuler de meilleures. Il est par exemple une question à la fois plus générale, et pourtant plus précise, plus urgente surtout, que celle de l’« Europe », c’est celle qui demande comment les peuples pourraient améliorer, et même approfondir, indéfiniment les relations qu’ils nouent entre eux.

    Le graffeur allemand Case a peint une série de 16 Pin

    Le graffeur allemand Case a peint une série de 16 Pinocchios sur les barrières qui protègent le chantier du nouveau siège de la Banque centrale européenne à Francfort. 7/05/2014 - Photo: Michael Probst/AP/SIPA

     

    Or, sous ce rapport, rompre avec l’obsession « Europe », et avec les apories, les contradictions irréductibles de l’appartenance à ce « club » mal défini, libère notre regard dans d’autres directions pour envisager, avec une égale ambition, d’approfondir les relations par exemple avec l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, ou la Russie. Il nous redevient également loisible de penser les relations inter-nationales sous les formes les plus variées qui soient, éventuellement au cas par cas, et non sous la forme de l’encasernement et du régime unique obligatoire. Perspective qui a au moins le mérite de faire droit à cette prémisse fondamentale que tous les peuples ne conviennent pas entre eux sous tous les rapports.

    Par exemple : tous les pays ne peuvent pas convenir avec l’Allemagne sous le rapport monétaire. Et je demande : en quoi ceci est-il un drame ? Faire ainsi l’analyse objective des rapports de disconvenance nous libère d’en poursuivre la réalisation chimérique pour le court terme, sans nous interdire de penser le moyen de les faire changer dans le long terme, et tout en nous laissant l’entier loisir de cultiver tous les autres rapports de convenance car il ne manque jamais d’en exister.

    Mais des fanatiques s’escriment à nous mettre dans la tête que nous nous portons au seuil de la troisième guerre mondiale si nous n’acceptons pas de nous soumettre à tous les codicilles francfortois [le siège de la BCE est à Francfort] d’une monnaie avec l’Allemagne. Les mêmes en revanche se soucient comme d’une guigne de traités qui ont pour effet de brutaliser comme jamais les corps sociaux européens, quand ils ne les jettent pas les uns contre les autres dans des rapports de concurrence si violents qu’on se demande comment quelque solidarité concrète pourrait en émerger jamais. Et c’est avec un parfait contentement qu’au nom de l’Europe post-nationale, ils laissent faire tout ce qui nourrit les haines nationalistes, et qu’au nom de la paix, ils encouragent tout ce qui détruit la paix.

    A lire
    La Malfaçon. Monnaie européenne et souveraineté démocratique, de Frédéric Lordon. Ed. Les liens qui libèrent, 296 p., 20,50 €.

    (1) Jean-Marie Colombani, « La France du repli et du rejet », Direct Matin, 3 Février 2014.


     

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  • Où l'on voit que les riches s'enrichissent, les pauvres s'appauvrissent, que les seconds se taisent quand on n'entend que les plaintes des premiers qui prétendent être "assommés fiscalement" alors que les hausses d'impôts de 2011 à 2013 ne représentent qu'une faible partie des larges baisses qui leur ont été accordées durant les 10 années précédentes, et bien d'autres choses encore qui déconstruisent le discours dominant ressassé par les perroquets médiatiques, et repris par ce gouvernement qui ne sait plus à quel saint libéral se vouer...

     

      
      
      
      
      
      
      
      
      
      
      
      
    Par Louis Maurin

    Depuis 2008, le niveau de vie des plus démunis diminue. Une crise qui alimente les tensions sociales, mais n’inquiète pas plus que ça les couches favorisées, dont les revenus continuent à augmenter. Par Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

    + 1 800 euros annuels pour les 10 % les plus riches, - 400 euros pour les 10 % les plus pauvres. Le bilan de l’évolution des revenus sur la période 2008-2011 [1] est sombre pour les milieux populaires. La « baisse généralisée du pouvoir d’achat » [2], tant médiatisée, est une imposture : le pouvoir d’achat augmente pour les plus riches et diminue pour les plus pauvres.

    Bien des catégories sont à l’abri de la crise. Elle ne frappe qu’une partie de la population : les plus modestes, déjà fragilisés par des décennies de chômage. Les jeunes, les ouvriers et les employés, la main d’œuvre peu qualifiée travaillant dans les petites entreprises du secteur privé et les immigrés sont en première ligne. Et pourtant, on entend essentiellement le bruit des couches aisées qui continuent d’oser se plaindre d’être matraquées par les impôts. Le gouvernement, dont l’action est formatée par les sondages, a entendu le « ras-le-bol-fiscal ». Il a perdu le sens de la réalité sociale. Les politiques mises en œuvre sont totalement décalées par rapport à la hauteur de l’enjeu.

    Trois France se distinguent. Parmi les 30 % les plus riches, les revenus ont continué à progresser entre 2008 et 2011 : + 500 euros gagnés par an pour ceux de la tranche située entre les 70 et les 80 % les plus aisés, jusqu’à + 1 800 euros pour ceux des 10 % supérieurs. La crise, les 20 % du haut ne la connaissent pas vraiment. Entre 2008 et 2009 les cours de la bourse ont été divisés par deux, mais le rattrapage a été rapide. A ce niveau de vie (au moins 2 200 euros par mois pour une personne seule), on vit bien et surtout on continue à gagner plus, même si on est loin des sommets. Mais il est vrai que les gains demeurent beaucoup plus faibles que ceux qu’on observe chez les 0,1 % les plus riches, qui ont gagné (au minimum) 36 000 euros (avant impôts) de plus en 2010 qu’en 2004 (lire notre article Comment évoluent les très hauts revenus en France).

    Les trois dixièmes de la population situés entre les 40 % les plus pauvres et les 30 % les plus riches ont vu leur situation stagner. Les classes moyennes ne sont pas « étranglées », selon l’adage médiatique, leur situation n’est pas la plus difficile, mais cette stagnation constitue une rupture pour des catégories au cœur d’une société où l’on consomme toujours plus. Pour cela, il faut gagner davantage et ce n’est plus le cas. Enfin, parmi les 40 % du bas de la hiérarchie sociale, les revenus diminuent de 300 à 400 euros (données annuelles). Cette France qui décroche a un visage : c’est celle des employés et des ouvriers, qui ont perdu respectivement 500 et 230 euros sur l’année entre 2008 et 2011, quand les cadres ont gagné 1 000 euros, soit un mois de travail d’un Smicard.

    Le visage de la France qui décroche à l’école

    A l’école, la moitié des décrocheurs ont un père ouvrier, 5 % un père cadre. 54 % des enfants en retard en troisième ont des parents non diplômés, 14 % ont des parents diplômés du supérieur. La France qui ne suit pas le rythme du système scolaire est dans son immense majorité issue des catégories défavorisées. L’intérêt porté aux filières prestigieuses fait oublier son image inverse : les moins renommées qui rassemblent les enfants issus pour l’essentiel des catégories populaires. Dans les filières pour les élèves les plus en difficulté au collège, les Sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa), on trouve 84 % d’enfants issus des milieux populaires (ouvriers, employés, sans profession) et moins de 2 % d’enfants de cadres. Le constat d’un système scolaire reproduisant les inégalités sociales est désormais partagé. Les données de l’enquête internationale Pisa de l’OCDE [3] – auprès des élèves âgés de 15 ans - ont été largement diffusées, parfois jusqu’à l’excès. Mais l’hypocrisie règne : derrière les discours de justice, aucune mesure n’est mise en œuvre pour réformer l’école sur le fond, dans sa structure, ses programmes et sa pédagogie.

    Un changement social inédit

    Ce décrochage de la France d’en bas est inédit. Jusqu’au milieu des années 2000, les inégalités s’accroissaient par le haut, tirées par la progression des revenus des plus aisés. Pas uniquement des très riches, mais de toute la frange des 10 % les plus aisés. Les moins favorisés continuaient à voir leurs revenus augmenter, notamment au début des années 2000 du fait de l’importante hausse du Smic liée au passage aux 35 heures.« Après tout », nous expliquait-on, « peu importent les inégalités si les plus démunis continuent à récupérer les miettes du progrès ». L’argument ne tient plus quand une part de la population décroche. Et encore, la réalité de 2014 est plus dégradée mais elle n’est pas encore visible dans les statistiques de l’Insee, connues avec deux années de retard. Depuis 2011, tout porte à croire que les plus pauvres se sont encore appauvris et les plus riches enrichis.

    La hausse du chômage est à l’origine de ce basculement. A la mi-2008, on comptait trois millions de chômeurs inscrits à Pôle emploi [4]. Ils sont désormais 4,9 millions, une augmentation de 63 %. Il faut remonter à la fin des années 1970 et au début des années 1980 pour trouver une telle progression. Parmi eux, on trouve 5,5 % de cadres, 6,6 % d’agents de maîtrise et techniciens et 88 % d’ouvriers ou d’employés. En matière d’emploi, il existe une fracture dans la fracture, masquée par les moyennes, et qui ne date pas de 2008. A l’intérieur de l’ensemble du monde ouvrier, les moins qualifiés sont beaucoup plus fragilisés que le reste des actifs. Dès le milieu des années 1990, leur taux de chômage a atteint 17 %. Revenu à 13 % en 2001, il a ensuite grimpé et dépassé 20 % en 2012. Le statut de l’emploi et le type d’employeur comptent de plus en plus. Une partie importante des salariés est à l’abri, soit du fait de leur statut de fonctionnaire (environ 4,5 millions de personnes), soit du fait de leur haut niveau de diplôme qui leur assure de retrouver du travail dans de brefs délais pour l’immense majorité des cas. La taille et le secteur d’activité constituent aussi un clivage majeur : l’avenir d’un salarié d’une grande banque privée a peu à voir avec celui qui est employé dans une PME industrielle.

    La France qui trinque est d’abord celle qui n’a pas eu la chance d’être estampillée bonne élève par le système éducatif (voir encadré sur le décrochage). Même si quelques diplômés ont du mal à s’insérer rapidement, les jeunes en difficulté sont massivement ceux qui n’ont pas eu la chance de faire des études. Le taux de chômage des sans diplôme est passé de 12,6 à 17,1 % entre 2008 et 2012, celui de ceux qui disposent d’un diplôme supérieur à bac + 2 de 4,7 à 5,6 %. Et encore, ces données ne prennent pas en compte les décrocheurs de l’emploi, notamment des femmes peu qualifiées, qui, devant la dégradation des conditions d’emploi (précarité et bas salaires), ne postulent même plus. Dans un pays où la croyance dans les titres scolaires est démesurée, le clivage social le plus profond porte sur le diplôme. Même périmé après des années de travail, il marque ensuite le parcours des salariés tout au long de leur vie professionnelle.

    Le chômage frappe les jeunes et fragilise les plus âgés

    Les plus jeunes sont aux premières loges de la crise. Le taux de chômage des moins de 25 ans a atteint un niveau record de 25,4 % fin 2012 et se situe à 22,8 % fin 2013. Il était de 17 % en 2008. Le nombre de chômeurs de plus de 50 ans reste faible, mais il a doublé entre 2008 et 2013 et leur taux de chômage est passé de 4 à 6,4 %. Si l’on observe le taux, le manque d’emploi pénalise bien plus les jeunes que les plus âgés. Mais ce taux peut être un indicateur trompeur : il faut aussi tenir compte de la durée de chômage [5]. Pour les plus âgés, retrouver un emploi est souvent plus difficile. Le licenciement peut déboucher sur une très forte baisse de niveau de vie, et parfois une fin de carrière prématurée.

    Qui s’inquiète de cette fracture ?

    Durant des années, on a expliqué aux Français que le pays n’était plus composé que d’une vaste classe moyenne. La plupart des sociologues nous expliquait que les catégories sociales ne servaient à rien pour comprendre la société, que nous n’avions plus que des individus agglomérés [6]. L’amplification de la crise de l’emploi ne fait que dévoiler la fonction de ce discours : effacer le poids du social, des hiérarchies et des rapports de domination. Si tout le monde est frappé, personne ne l’est en particulier. Personne ne peut être mis à contribution. Faire comme si la crise touchait tous les milieux est une façon d’exonérer les couches aisées d’une solidarité nécessaire ou de la reporter sur une minorité d’ultra-riches.

    Qui s’inquiète vraiment de cette fracture ? La France qui va mal est populaire et celle dont on entend la plainte est aisée. Elle croule sous l’« assommoir fiscal », paraît-il. En réalité, les impôts ont augmenté entre 2011 et 2013, dans une proportion très inférieure à la baisse enregistrée entre 2000 et 2010 [7].

    L’opération de construction du ras-le-bol fiscal a réussi au-delà des espérances de ses promoteurs. La démagogie des baisses d’impôts n’a pas attendu longtemps avant de faire son retour, faisant passer au second plan la réponse aux besoins sociaux [8].

    Toute une partie des catégories favorisées s’intéresse aux « questions sociétales » comme on dit, au « social business » ou aux sympathiques chartes de la diversité. Cela ne mange pas de pain. Elle se préoccupe de l’orientation de ses enfants, de ses futurs congés ou de son alimentation bio, plus que de la situation des immigrés, des ouvriers qui travaillent à la chaîne, des caissières, ou du fonctionnement de l’entreprise ou de l’école. Reste à attendre le moment où la contestation sera telle que ces milieux se sentiront vraiment contraints de redistribuer, un peu, les cartes.

    La France appauvrie n’est pas périurbaine

    La France qui subit le plus lourdement les effets de la crise est bien loin d’être la France pavillonnaire du périurbain. La pauvreté et les inégalités se concentrent dans les grandes villes. Le taux de pauvreté [9] atteint son maximum – 18% - dans les villes de 100 000 à 200 000 habitants. Dans les communes des banlieues défavorisées ou les quartiers populaires des grandes villes, le taux de pauvreté dépasse souvent les 40 %. Les quartiers les plus en difficulté – parfois présentés comme bénéficiaires du dynamisme des métropoles – ne sont pas des ghettos à l’abandon, mais paient un tribut beaucoup plus lourd à la crise que la campagne ou la France pavillonnaire. Le taux de pauvreté y atteint 36 %, trois fois plus que le reste du territoire urbain. Entre 2006 et 2011, ce taux a augmenté de 6 points, contre 0,8 hors des zones urbaines sensibles.

    Louis Maurin,
    directeur de l’Observatoire des inégalités.
    Auteur de « Déchiffrer la société », éditions La découverte, 2009.

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  • Extrait du rapport du « Collectif pour un audit citoyen de la dette publique », publié le mardi27 mai 2014

      

    59% de la dette publique proviennent des cadeaux fiscaux et des taux d’intérêt excessifs

     

    Tout se passe comme si la réduction des déficits et des dettes publiques était aujourd’hui l’objectif prioritaire de la politique économique menée en France comme dans la plupart des pays européens. La baisse des salaires des fonctionnaires, ou le pacte dit « de responsabilité » qui prévoit 50 milliards supplémentaires de réduction des dépenses publiques, sont justifiés au nom de cet impératif.

     

    Le discours dominant sur la montée de la dette publique fait comme si son origine était évidente: une croissance excessive des dépenses publiques.

     

    Mais ce discours ne résiste pas à l’examen des faits. Dans ce rapport nous montrons que l’augmentation de la dette de l’État – qui représente l’essentiel, soit 79%, de la dette publique – ne peut s’expliquer par l’augmentation des dépenses puisque leur part dans le PIB a chuté de 2 points en trente ans.

     

    Si la dette a augmenté c’est d’abord parce que tout au long de ces années l’État s’est systématiquement privé de recettes en exonérant les ménages aisés et les grandes entreprises : du fait de la multiplication des cadeaux fiscaux et des niches, la part des recettes de l’État dans le PIB a chuté de 5 points en 30 ans.

     

    Si l’État, au lieu de se dépouiller lui-même, avait maintenu constante la part de ses recettes dans le PIB, la dette publique serait aujourd’hui inférieure de 24 points de PIB (soit 488 milliards €) à son niveau actuel.

     

    C’est ensuite parce que les taux d’intérêt ont souvent atteint des niveaux excessifs, notamment dans les années 1990 avec les politiques de « franc fort » pour préparer l’entrée dans l’euro, engendrant un « effet boule de neige » qui pèse encore très lourdement sur la dette actuelle.

     

    Si l’État, au lieu de se financer depuis 30 ans sur les marchés financiers, avait recouru à des emprunts directement auprès des ménages ou des banques à un taux d’intérêt réel de 2 %, la dette publique serait aujourd’hui inférieure de 29 points de PIB (soit 589 milliards €) à son niveau actuel.

     

    L’impact combiné de l’effet boule de neige et des cadeaux fiscaux sur la dette publique est majeur : 53% du PIB (soit 1077 milliards €). Si l’État n’avait pas réduit ses recettes et choyé les marchés financiers, le ratio dette publique sur PIB aurait été en 2012 de 43% au lieu de 90 % comme le montre le graphique ci-contre.

     

    Au total, 59% de l’actuelle dette publique proviennent des cadeaux fiscaux et des taux d’intérêts excessifs.

     

    La hausse de la dette publique provient pour l’essentiel

    des cadeaux fiscaux et des hauts taux d’intérêt

    Source : Insee, comptabilité nationale ; calculs CAC

     

    Le rapport d’audit propose aussi une évaluation des impacts des paradis fiscaux ainsi que de la crise financière de 2008 dans l’envolée de la dette publique.

     

    Au total, il apparaît clairement que la dette publique a été provoquée par des politiques économiques largement favorables aux intérêts des créanciers et des riches, alors que les sacrifices demandés aujourd’hui pour la réduire pèsent pour l’essentiel sur les salariés, les retraités et les usagers des services publics. Cela pose la question de sa légitimité.

     

    Le rapport se conclut par une série de propositions destinées à alléger le fardeau de la dette (près de 50 milliards d’euros d’intérêts par an et plus de 100 milliards de remboursements) pour rompre avec le cercle vicieux des politiques d’austérité et financer les investissements publics dont l’urgence sociale et écologique n’est plus à démontrer.

     

    La réalisation d’un audit de la dette publique effectué par les citoyens ou sous contrôle citoyen, devrait permettre d'ouvrir enfin un véritable débat démocratique sur la dette publique. Ce débat devrait amener à déterminer quelle partie de cette dette est jugée par les citoyens comme illégitime. Les premières évaluations ici proposées par le groupe de travail du Collectif pour un audit citoyen se veulent une contribution à ce débat.

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  • ÉCOSOCIALISME (2/2) : JEAN-LUC MÉLENCHON, DE L'ÉROSION DE LA CÔTE A L'ÉROSION DU PS : De l'érosion côtière à l'érosion du PS, des systèmes critiques auto-organisés au matérialisme historique... sous le soleil de Gironde (Plage du Petit Nice).

     

    VIDEO : Jean-Luc Mélenchon et l'érosion de la côte aquitaine

     

     

     

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  • ÉCOSOCIALISME (1/2) : Jean-Luc Mélenchon s'est rendu à la centrale électrique du blayais le 9 avril 2014. Il a à cette occasion rencontré des syndicalistes CGT du site, et expliqué son approche de la question du nucléaire civil.

    Video : Jean-Luc Mélenchon à la centrale nucléaire du blayais

     

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